Récit de Mme Quélin sur l’évacuation de Soyécourt en 1940
Mme Quélin : Institutrice du village de Soyécourt à l’époque.

Vendredi 17 mai 1940

Une B14 conduite par M. Croisy (ex-bijoutier des environs de Soyécourt) dans laquelle ont pris place Mme Prousel, son père M. Levert, sa fille Marie Louise et leur chienne Diane.
Une carriole attelée à Bijou que conduit avec sa femme Marie et la femme Caffart, puis Linette à partir du 19 mai.
Un chariot où sont entassées nos affaires : un matelas, couvertures, une valise entièrement préparée par Linette pendant qu’en l’absence de M. Maille, parti reconduire à Amiens deux permissionnaires (son frère et M. Dournel), je fais le tour du pays pour informer la population. Le chariot est attelé à quatre chevaux : Papillon, Fanchette, Sloughi, Gamin. Et sur toutes les affaires on a hissé les parents de Mme Vaude et Mme Croisy.
Line et moi partons les dernières de Soyécourt à vélo avec Lola en laisse.
Détails : j’ai environ 300 F. Je n’ai emporté aucune provision et pourtant j’ai mis 100 œufs en conserve la veille !

Départ de Soyécourt après l’ordre de repli et les bombardements de Péronne, Chaulnes et Méaulte. Voyage à bicyclette de Soyécourt à Beaucourt où après une recherche de 3 heures je retrouve Mme Prousel vers minuit couchée dans l’auto. Linette avec les autres dans une grange.

Samedi 18 mai

Beaucourt - Pierrepont - Grivesnes.
Bombardement de Moreuil. A Pierrepont, la fille de Mme Vaude refuse de prendre les 2 vieilles personnes, ses grands parents !
Nous les gardons et repartons vers Lœilly, lieu de rendez-vous avec Mme Prousel. Couché dans un grand grenier à foin au château de Grivesnes.

Dimanche 19 mai

Route de côtes. Grivesnes - Monsures.
Les chevaux tirent courageusement et Caffart crie ! Couché à Grivesnes dans une maison abandonnée où ont dormi avant nous des troupes coloniales. Pourvu qu’il y ait pas de vermine !
Pendant que je vais chercher une échelle pour faire descendre les vieilles personnes, l’homme (prostate) se jette en bas du chariot. Gravement blessé, il est emmené par des soldats en auto.
Puis je vais à vélo à Lœilly prévenir Mme Prousel. Lorsque j’arrive, une nuée d’avions bombarde Amiens. Je me couche sur les marches de l’église, folle d ‘inquiétude. J’ai abandonné ma fille !
Je trouve la ferme (derrière l’église où Mme Prousel était depuis 2 jours). Mais elle est partie depuis le matin pour Beaucamps-le-Jeune où elle a vécu pendant la guerre de 14.

Lundi 20 mai

Monsures à Guizancourt-sous-Poix. Marie y connaît M. Gaston Vaude, instituteur retraité qui nous accueille très chaleureusement. Il a un beau jardin plein de fleurs. Nous couchons au presbytère sur nos matelas (propriété de M. Le Febvre)

Mardi 21 mai

Guizancourt-sous-Poix à Beaucamps-le-Jeune.
En passant à Theuilloy-la-Ville, visite à préfecture repliée au château mais ce sont les derniers fonctionnaires qui plient bagages. On m’indique les départements de repli Côtes du Nord et Manche.
Mme Prousel est heureuse de nous voir arriver.
Nous sommes chez un couple qui ont perdu une fillette. Le monsieur me demande de ne pas câliner ma fille parce que cela chagrine sa femme ! Nous avons pourtant bien de la misère ! Nous avons une petite chambre et vivons assez bien. Je fais un voyage à vélo au-delà d’Aumale et les avions allemands bombardent. Je me couche sur un trottoir. Résultat nul pour ce voyage où je ne retrouve pas les cousins des Prousel d’Eterpigny. J’ai vu un avion français volant au bas des toits, le seul avion français de toute l’occupation.

Mercredi 22 mai à mercredi 5 juin

Demeurons à Beaucamps. Doit-on poursuivre le voyage ? Je me mets en rapport avec les inspections académiques de la Seine inférieure, de la Somme et de la Manche. Une seule réponse me parvient de Rouen le 31.

Mercredi 5 juin

Passage de troupes françaises, d’où viennent-elles ? Où vont-elles ?

Jeudi 6 juin

Les allemands approchent. Nous partons à midi. Bombardements par avion et mitraillages par avion sur un convoi de chasseurs au milieu desquels nous sommes. Nous jetons sur les bas côtés même dans les orties. Nous arrêtons à Ronchois, dînons dans une pâture mais nous somme obligés de continuer une grande partie de la nuit. Dormons de 11h à 3h. Mme Prousel dans Conteville et nous sur le bord de la route entre Conteville et Gaillefontaine. Repartons à 3h. Passons à Gaillefontaine. Avions en masse, par vagues successives. Impossible de trouver un abri. Nous arrêtons dans une pâture à Le Thil-Riberpré, n’en pouvons plus, ni nous, ni les chevaux.

Vendredi 7 juin

Les évacués fuient et le canon tonne. La crainte nous étreint. Nous fuyons. Passons à Forges-les-Eaux - Argueil. Nuit terrible. Derrière, le ciel est rouge. Qu’est-ce ? Probablement Forges-les-Eaux qui flambe. Toute la nuit le canon tonne. Un coup terrible avant d’aborder la forêt de Lyons.
Un pont qui saute ? A un passage à niveau me renseignant sur la route à suivre et la marche des évènements, je suis (toujours à vélo) coupée des voitures par un long convoi militaire qui se replie. Je fonce dans la nuit pour rattraper les nôtres, je crie, je me renseigne. Loin, affolée, je reviens le long du convoi et retrouve les nôtres presque à la même place. Merci mon Dieu !
A Argueil, nous avons changé de direction par bonheur car nous trouvons Mme Prousel auto en panne !
Pendant que nous accrochons l’auto derrière le chariot, on vole mon vélo.
Marché toute la nuit. De bon matin, nous arrivons au Héron. Repos des chevaux et déjeuner pour bêtes et gens.
Personnes de Blangy nous suivent depuis Forges-les-Eaux.

Samedi 8 juin

Nous repartons. Le Héron, Ry. Chevaux déferrés, impossible de trouver un maréchal !
Sur la route, un motocycliste anglais tombe. Son camarade et nous le portons sur le talus. J’essaie de mettre des attelles. Il nous montre la photo de sa femme et ses enfants. Nous devons l’abandonner pour repartir.
Ry, Martainville puis direction Pont-de-l’Arche.
Abandonnons colis chez le maréchal de Martainville qui a ferré les chevaux.
Passons quelques heures de midi dans une pâture puis prenons la route. Toujours des avions. Mesnil-Raoul puis couchons dans un cellier à La Neuville près de Pont-Saint-Pierre.

Dimanche 9 juin

Départ à 6h. Après la belle descente, arrivons à Pont-Saint-Pierre et prenons la direction de Saint-Pierre-du-Vauvray où nous espérons passer la Seine.
A 10h nous sommes au château ferme Renault. Le passage du pont (miné) est interdit. Il faut se garer. Repas.
J’ai vu un sous-officier français. Le pont doit sauter d’une heure à l’autre. Vers 12h30, trois autos passent. Ce sont des allemands. Essayons de prendre la route de Muids. Sur une route transversale, les allemands passent en camion devant nous. Il faut songer à a nuit. Nous nous garons d’abord chez Renault puis, chassés par les allemands « Raus » nous gagnons Connelles. Couchons dans un hangar à moutures. Le bombardement dure toute la nuit. Nous sommes des centaines et une trentaine au moins dans le hangar. Plusieurs bombes tombent très près de nous. Vers minuit et demi, le bombardement est à son maximum. Nous nous cachons sous les couvertures. Eclatement là tout près, le toit de tuiles nous tombe dessus. Cris de tous, affolement. Une lampe électrique allumée nous fait croire que c’est une bombe incendiaire. Poussière intense. Ramassons en hâte couvertures et sacs, Lola qui tremble et nous essayons difficilement de sortir : un bas-flanc mis en travers de l’entrée nous empêche de passer pendant que derrière, on pousse, on nous écrase. Nous nous réfugions à côté. Arnica pour tous. Caffart va voir les chevaux qui sont attachés autour du chariot dans la cour.
Papillon va mourir, Sloughi aussi notre beau cheval. Fanchette a une patte cassée. Sous un chariot à la porte à dix pas d’où nous étions couchés, un berger et son chien ont été tués sur le coup !
Bilan le matin : 3 morts, 14 chevaux. Dieu nous a protégés. Ce n’est que sa Puissance infinie qui nous a gardé la vie. Les petites ont eu très peur. Nous aussi !

Lundi 10 juin

Les allemands sont autour de nous partout, très corrects. Nous retournons sur nos pas en abandonnant le chariot. Bijou tire la carriole et Gamin l’auto. Chevaux de frise entre lesquels nous passons très inquiets. Nous arrivons à Radepont où nous trouvons un gîte dans une grande maison vide. Notre campement de bohémiens commence. Nous faisons du feu avec du bois entre des pierres. Nous sommes anéantis !

Mardi 11 juin

Passage des troupes allemandes. Nuit calme.

Mercredi 12 juin

Nuit très mouvementée et bruyante. Réveils nombreux. Un brouillard, une fumée tels que je n’en ai jamais vu couvrent le pays. Le soir, distribution gratuite de vivres par la mairie. Toute la nuit, la troupe allemande passe.

Jeudi 13 juin

Plus de bruit de camions, ou très lointain. Le soir, la troupe arrive dans le pays et loge dans toutes les maisons abandonnées par les habitants. Distribution semoule, haricots verts et savon. On peut avoir du lait dans une ferme au bord de l’Andelle. Nous gardons notre lit de paille.

Vendredi 14 juin

Nuit très mouvementée. Une lumière intense (projecteurs ou fusées) a illuminé le ciel et la terre. Nous nous sommes levés précipitamment et descendus à la cave. La troupe allemande passe. Vers midi, le greffier et un officier allemand viennent nous voir. L’officier offre de nous ravitailler à la cuisine des soldats. Je suis anéantie ! La troupe séjourne toujours dans le pays. Le bruit du canon s’éloigne de plus en plus. Où est le front ?
Pauvre France !
On nous annonce tantôt que Paris est pris, tantôt qu’il est encerclé ! Impossible de savoir la vérité !

Samedi 15 juin

Sommes réveillés à 3h du matin par le passage des troupes allemandes à pied et à vélo. Ils se reposent 3h et repartent. La troupe qui séjournait ici part vers midi. La même lumière éclaire le ciel cette nuit.

Dimanche 16 juin

De 8h du matin à 15h, la troupe motorisée défile sans arrêt. Un motocycliste indique la direction. Les camions énormes camouflés de feuillages, canons, autos passent et ébranlent les murs. Quelle force ! Les soldats sont couverts de poussière mais parfaitement équipés et allant tous comme les mécanismes d’une colossale machine. Rien ne manque à l’outillage jusque dans les précautions élémentaires : cales arrondies pour bloquer les roues et que deux soldats debout sur le marche pied de chaque côté posent dès que la colonne s’arrête. La puissance d’organisation de ce peuple est formidable. Tout est à craindre. Dans l’après-midi, une locomotive passe traînant un wagon.
Nous continuons notre vie de bohémiens malgré les offres de maisons. Nous ne voulons pas nous quitter. Toujours notre lit de paille. Nous avons pu acheter aujourd’hui du veau et du porc et avons fait un bon repas veau, nouilles, oseille cuite. Nous souffrons de notre oisiveté et du manque de nouvelles. Où sont nos chers nôtres ?
Avons prié pour tous. Peu d’avions mais ils passent au ras des toits.

Lundi 17 juin

Ai commencé hier « le dernier des Mohicans » qu’une obligeante voisine m’a prêté. Cela me permet d’échapper malhonnêtement à toutes les parlottes qui m’agacent. Je n’ai jamais pu m’habituer aux bavardages inutiles et sans raison. La gravité de la situation pourrait bien clore un peu les bouches !

Mardi 18 juin : 35 ans !

Linette me donne bien du souci ! Elle est nerveuse, ne s’entend pas (ce qui est normal) avec Marie-Louise. Je déplore ma générosité qui m’a fait m’occuper de tous et me prive de mes pauvres biens, tous ont leurs bagages sauf nous !
Toute la nuit les troupes motorisées et à cheval sont passées. Toujours sans nouvelles.

Jeudi 20 juin

Je décide d’emprunter un vélo et d’aller à Connelles. Pas de vélo. J’ai trouvé un camion. Suis partie à 4h30 et rentrée à 6h30 avec ce qu’il reste des bagages. Les bijoux ont disparu, montre, chaîne, croix, médailles. Un peu de linge aussi.
Ai retrouvé nos photos que Linette avait emportées. Un soldat allemand m’a apporté un verre de cidre près du chariot ! Ils ne sont pas tous mauvais s’ils ont un mauvais chef ! Les pauvres chevaux ont disparu.

Samedi 22 juin

Hier nous sommes partis à Fleury en passant par la ferme Leloup où habitent les évacués de Bussu les Cloët. A 6h, la Vieille et Bijou partent rechercher le chariot, retour à 12h avec Croisy à vélo. Suis piquée (sans doute par un taon) depuis le début de mon séjour mais aujourd’hui impotente. Un armistice n’a pu être signé. Les hostilités auraient repris depuis hier 11h. Grande activité d’avions invisibles. Les allemands sont, paraît-il, sur la Loire.
Où est Maman et ma tante ? Sont-elles parties ? Comment ont-elles fait le voyage ? Et Rob ? Et André ?

Lundi 24 juin

Une cultivatrice aurait entendu un général français lançant un appel à la résistance de Londres ! Des réfugiés rentrent chez eux. Que doit-on faire ? Malgré ma science ?? Il m’est impossible de donner un conseil. Ma jambe commence à désenfler. Les groseilles sont mûres.

Mercredi 26 juin

Les paquets ont été faits hier. Nous espérions rentrer grâce au camion auquel nous confierions une partie de nos bagages. Impossible ce matin, pas d’autorisation ! Lundi 10 et mardi 11 des avions anglais auraient été accueillis par la DCA. Où est la vérité ? Les bruits continuent de circuler. Y a t-il un armistice ? Depuis qu’il est annoncé, je pense que ce serait officiel !

Vendredi 28 juin

Après réparation de l’auto, je fais un essai jusqu’à la ferme Leloup. Je suis un chauffeur bien novice...et sans permis !! Départ vers 10h. Déjeuner à Charleval sur les marches de la mairie. Lu les déclarations des autorités allemandes !
Puis Lyons-la-Forêt, Le Tronquay Ferme Régnier. Couchons dans le grenier à foin. Admirons cette belle ferme moderne très mécanisée et les belles vaches.

Samedi 29 juin

Depuis hier soir, des bruits circulent : il serait défendu aux réfugiés des 3 départements du Nord, Pas de Calais et Somme de rentrer chez eux !
Nous passons la matinée au Tronquay en attendant les nouvelles. De même l’après-midi. Le soir, nous décidons de partir tôt le lendemain matin. Rencontrons des évacués de Raincheval.

Dimanche 30 juin

Nous partons du Tronquay vers 7h après avoir tenté vainement (malgré l’aide de M. Régnier). Gamin remorque l’auto tandis que Bijou et la jument tirent le chariot. Le Tronquay, La Feuillie (côte où nous croisons avec crainte un camion allemand). En arrivant en haut de la côte, nous voyons La Feuillie ! Le drapeau allemand à croix gammée flotte sur le clocher de La Feuillie (54m de haut). Nous suivons la route nationale. Tombe d’un militaire français. Le Pavillon. Déjeuner, approvisionnement.
Beauvoir, Brémontier-Merval. Incident de la route nationale Paris-Dieppe où nous prenons la mauvaise direction. Boucher de Péronne, Mme Dhailly est réfugiée à Dampierre et nous vend du veau. Nous trouvons rarement du pain et quel pain, noir et collant.
Dampierre, Ménerval où nous trouvons M. Hadengue (relation des Prousel). Nous couchons dans une grange avec les rats que nous entendons sans cesse.

Lundi 1er juillet

Nous déjeunons et dînons chez M. Hadengue. Le pauvre homme est perclus de rhumatismes. Le soir, heureusement, nous sommes accueillis par M. Duclos (adjoint au maire) qui nous a offert l’hospitalité.

Mardi 2 juillet

La meilleure nuit depuis mon départ et dans un lit ! Nous mangeons autour d’une table : Haricots à la crème ! Pour Line et moi, un retour momentané à la vie normale !
L’après-midi nous allons à travers les pâtures pour voir Boulotte, la jument que M. Lesage a abandonné ici (père de Mme Taverne). Une belle ferme normande, étables et écuries avec nombreuses médailles de concours.
Nous sommes très fatiguées au retour. Nous avons fait environ 10 km.

Mercredi 3 juillet

L’après-midi nous rendons visite à M. Hadengue qui nous raconte sa vie durant la guerre de 14. Son séjour en Allemagne d’abord en cellule puis en camp d’officiers et son rapatriement en Suisse. L’église est fermée. Par la fenêtre de l’Institutrice, je contemple le spectacle de ce qui nous attend au moins à la maison : pillage.
Boulotte n’a pas été ramenée.

Jeudi 4 juillet

Il faut par 2 fois chercher Boulotte chez M. ... qui demande 300F !

Vendredi 5 juillet

Ferrage de Boulotte. Il est question de départ pour demain matin.

Samedi 6 juillet

Départ de Ménerval avant 10h. Haussez, Grumesnil, terrible côte.
Formerie est presque entièrement détruite. Des ruines partout. Nous arrivons à Feuquières avec la pluie. Bon accueil chez M. Cauvière. Nous pouvons faire de la soupe.

Dimanche 7 Juillet

Le Monsieur nous réveille avec du café bien chaud. Comme c’est bon d’avoir un si agréable accueil.
Départ de Feuquières. Sommereux, Beaudéduit, Belleuse, Conty. Très bonne marche. Arrivons à Conty (après la descente de la terrible côte de Belleuse) vers 15h et trouvons asile chez M. Mouton. Couchons sous un grand hangar. Nous n’entendons pas seulement les rats, nous les voyons ! Triste nuit... mais nous approchons. M. et Mme Grare nous quittent. Ils sont avec nous depuis le 8 juin. C’est M. Grare qui était cause de l’accident du motocycliste anglais.

Lundi 8 juilet

Ferrage de Gamin. Un mécanicien remet l’auto en marche. Pluie. Nous arrivons à Moreuil avant 9h30 (23km).
Les chevaux auront été bien soulagés pour les côtes. Conty, Bosquel, Essertaux, Jumel, Ailly-sur-Noye, Morisel, Moreuil. Que de ruines ! Ai trouvé à emprunter un vélo et suis retournée à Ailly voir Dumur. D’après renseignements auprès du capitaine Duhamel de Conty, Dumur était au 27ème T. Pas de nouvelles.
A Moreuil, la Kommandanture nous délivre un sauf conduit pour Soyécourt.
Nous couchons à Moreuil.

Mardi 9 juillet

Moreuil, Soyécourt (d’après mes souvenirs). Nous retrouvons notre village et de loin apercevons le clocher détruit. Chacun rentre chez soi. Pas de dégâts chez les Prousel et les autres sauf le pillage ! Mais à la maison, deux obus, un de chaque côté du toit, ont ouvert des brèches. Des animaux morts, des carcasses puantes, des tranchées dans le jardin, des trous dans les murs pour les mitrailleuses. 13 bretons ont été tués et enterrés au cimetière.
Le maire n’est pas rentré. Je me démène auprès des ouvriers de l’entreprise pour faire mettre des tôles sur le toit. Deux braves gars acceptent de faire le travail. Linette recueille un chat gris très joli. Il a bien 2 mois et le baptise Mimiri. Lola l’accepte !

Les cultivateurs essaient de rassembler leurs bêtes. Des chicanes et même des haines naissent.

Un officier allemand se présente dès le 12 juillet et m’ordonne de rouvrir la classe, les enfants ne peuvent pas rester dans la rue.
Avec les enfants, le vendredi et le samedi nous avons essayé de refaire une classe propre et accueillante. Pour la maison, il a bien fallu remettre de l’ordre petit à petit. Nous descendons un sommier dans une petite salle à côté de la cuisine et nous vivrons pendant 6 mois dans ces 2 pièces.

Les élèves rentrent peu à peu. Certains qui ont fait une évacuation sans trop de souffrance : voyage rapide et séjour convenable ont passé le C.E.P et ont été reçus. Christiane Rouillard.
Je prépare les autres, le C.E.P aura lieu en octobre. Michel Leban, Paulette Thouret, Jacqueline entrera à la Société Industrielle à Amiens quand les cours reprendront.

Amiens est détruit en grande partie. Plus de gare, plus de centre ville. Une allée commerciale s’établira sur les boulevards de chaque côté de la gare et durera au moins 10 ans.

Ce texte est la retranscription d’un carnet de notes tenu par Mme Quélin (Merci à Sophie pour son aide précieuse).

 

Mme Quélin en photo avec son chat au cours de sa retraite.
Mme Quélin, née le 18/06/1905, décédée le 06/01/1996.


Mise en ligne : dimanche 1er février 2009


Forum de l'article

  • > Récit de Mme Quélin sur l’évacuation de Soyécourt en 1940
    9 février 2009, par Édith Scott
    Quel bonheur, pointé bien sûr de tristesse, de pouvoir lire cet article sur mon ordinateur d’Angleterre où j’habite ! Je suis la petite fille de Madame Quélin, et je connais bien l’histoire de l’évacuation. C’est Maman (Linette) qui m’en a parlé, plus que Mamie, et c’est elle qui vient de me faire découvrir l’article. Je lui en ai lu des extraits au téléphone et cela l’a beaucoup émue. C’est difficile d’imaginer vraiment, moi qui n’ai jamais connu la guerre, mais je sais combien cela a bouleversé la vie de tous. Merci à la personne qui a transcrit ces pages de carnet pour les mettre à disposition de tous. J’en parle quelquefois à mes enfants ou à des amis anglais car je pense que c’est important, et je suis fière de ce qu’a fait ma grand-mère. Une histoire qui n’est pas dans le carnet est celle de l’évasion de 3 prisonniers français organisée par Mamie pendant l’Occupation. Leurs familles sont toujours restées en contact avec la nôtre et nous recevons toujours une carte de voeux du Canada où sont partis certains de leurs enfants. Quels risques et quel courage elle avait, notre Mamie ! Merci à Denis aussi, qui garde le contact avec Linette et que j’aime beaucoup.
    • > Récit de Mme Quélin sur l’évacuation de Soyécourt en 1940
      15 février 2009, par Jo Waller
      moi, je suis une des amies anglaises d’Edith Scott, qui m’a envoyé le lien. Si intéressant de connaître quelquechose des gens braves de cette époque. Merci à tous ceux qui ont pu receuillir ces souvenirs.