Un Grand Veneur de Louis XIV
Charles-Maximilien-Antoine de Belleforière, marquis de Soyecourt, à l’époque du Roi Soleil
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Charles-Maximilien-Antoine de Belleforière, marquis de Soyecourt

« Si vous ne m’ouvrez à l’instant, ma sœur, je vous tue ! » Et la pauvre sœur tourière de ce couvent de Roye en Picardie, devant la menace d’un grand couteau de cuisine brandi sur son sein, s’empressa d’ouvrir toute grande la porte, par où la délurée présidente Lescalopier s’échappa. C’est en raison de ses écarts de conduite qu’on l’avait enfermée là. Elle avait beau jeu, il est vrai, de n’être pas fidèle à son vieux mari le président Balthazar Lescalopier. Tandis que sa femme courait la prétentaine, il lisait Tacite.

Mais le beau-frère de Madame la Présidente, le comte de Charrost, ne l’entendait pas ainsi. Il l’avait déjà, une première fois reléguée dans un couvent de Paris, aux Feuillantines. Cela avait fait du bruit, et on l’avait chansonnée :

Ce fut entre deux et trois
Qu’une voix
S’ouit près de Sainte-Croix :
Au secours ! on m’assassine !
On me f… aux Feuillantines !
On vit arriver Charrost
Au grand trot,
Qui lui dit d’un ton fort haut :
Celles qui font les badines,
Je les f… aux feuillantines.

Mais elle parvint à en sortir, et continua à faire parler d’elle. Elle n’était pas pourtant des plus jolies, ayant eu, comme beaucoup alors, le visage marqué de la petite vérole ; cependant elle savait plaire, étant blonde et de belle taille, et fort portée sur la galanterie. On l’avait donc, cette fois, enfermée loin de Paris, dans un couvent au environs de Roye, et, croyait-on, à l’abri des entreprises de quelque galant pour l’en faire sortir. Mais, comme on va voir, l’endroit était des plus mal choisis : non loin de là, dans son magnifique château de Tilloloy, un beau et jeune colonel en disponibilité, attendait que les troubles de la Fronde se fussent apaisés, pour lever un nouveau régiment et reprendre du service dans les armées du roi. C’était Charles-Maximilien-Antoine de Belleforière, marquis de Soyecourt, dont la réputation d’homme à bonnes fortunes n’était plus à faire. Comment la belle recluse s’y prit-elle pour l’avertir et lui demander de l’enlever, on ne sait, mais elle y parvint, comme nous le raconte Loret, en rimes faciles :

Une dame qui rime à Pié,
Dame d’assez bonne amitié,
Que, pour ses flammes intestines,
On mit jadis aux Feuillantines…
Cette dame…
Vivant avec fort peu de joie
Dans un couvent auprès de Roye,
Supplia Monsieur de Saucourt
S’il était capable d’amour,
De vouloir finir sa misère,
En la tirant du monastère.

Un chasseur galant

« Capable d’amour ! » Charles-Maximilien-Antoine de Belleforière l’était certes, et sur ce point sa réputation était bien établie. Le Grand Saucourt (c’est ainsi qu’on prononçait Soyecourt) comme on l’appelait, était connu tant à la Cour qu’à la Ville, comme le plus galant cavalier et le plus enragé coureur de jupons qui eût été. Grand chasseur sur ses terres de Picardie, il l’était aussi ailleurs de plus tendre gibier. Tout lui était bon d’ailleurs, grande dame ou simple bourgeoise, soubrette ou petit bavolet. La présidente faisant appel à sa valeur, il n’était pas homme à refuser. Elle lui avait dit :

Je ne suis point encore trop laide
Et si vous me donnez votre aide
Pour me sortir de cet enfer,
Je n’ai pas une âme de fer,
Un sein de marbre, un cœur de bronze,
J’en ai déjà chéri plus d’onze !

Pensez qu’il accepta le marché !

Il la mena droit à Soyecourt
Où, pour couper l’histoire court,
Elle fut plusieurs fois ravie
D’avoir été si bien ravie…

A Soyecourt, ou comme je le croirais, plutôt à Tilloloy [1]. C’était, et c’est encore, une magnifique demeure. Mme de Sévigné écrivant à sa fille, lui disait : « Demandez à Monsieur le Chevalier ce que c’est que Tilloloy : c’est une maison royale. » Et, en effet, Louis XIV y fit plusieurs fois étape en se rendant aux armées ou en en revenant.

Ardent aux jeux de l’amour, Charles-Maximilien-Antoine de Belleforière ne l’était pas moins au jeu de la guerre, où il s’était plusieurs fois vaillamment conduit, mais quand elle lui faisait défaut, il ne laissait pas pour autant son épée rouiller au fourreau. Enragé bretteur, certains de ses duels se terminèrent par la mort de l’adversaire. Un des plus célèbres est celui qui, tragiquement, rendit veuve Mme de Sévigné, et où il servait de second au chevalier d’Albret. On a même prétendu que sans son insistance, les choses se seraient arrangées entre les deux adversaires, et qu’en poussant au combat, il fut en partie responsable de la mort du marquis de Sévigné. Quelques temps après, Mme de Sévigné, le voyant entrer dans une maison amie où elle se trouvait, manqua de s’évanouir.

Le mariage allait-il l’aguerrir ? En 1656 il épousa Marie Renée de Longueil, fille du marquis de Maisons, celui-là même qui fit construire le beau château qu’on peut encore voir à Maisons-Laffitte. Ministre et surintendant des finances, M. de Maisons était riche, et la dot de sa fille vint grossir la fortune déjà considérable des Soyecourt. Mais la vie de famille n’était guère du goût de notre ardent et vigoureux marquis, et la chronique rimée continua de célébrer ses succès. Comme il était riche, il faut croire que les compliments n’étaient pas entièrement désintéressés ; aussi les auteurs de chansons n’hésitaient-ils pas à renchérir, L’un disait :

Soyecourt, marquis plein de vigueur,
Et renommé pour son grand cœur …

On ne pouvait être plus clair. Et un autre :

…En amour,
C’est être pitre
Si l’on ne fait comme le grand Saucour.

Il fut (qui ne l’avait été) l’amant de la célèbre Ninon de Lenclos.

« M. de Saucourt, lit-on dans des Mémoires, fameux surtout par des talents qui, s’ils ne servent pas toujours, ne nuisent jamais auprès des femmes, passa pour être bien avec elle. Mais sa réputation peu commune le lui fit envier par tant de rivales, qu’elle n’eût pas besoin de son inconstance ordinaire pour quitter un homme que, peut-être cette fois, elle eût mieux aimé retenir. »

On n’est pas étonné alors que Benserade, le poète à la mode, ait pu inscrire sous une gravure le représentant en démon :

Contre ce fier démon voyez-vous aujourd’hui
Femme qui tienne ?
Et toutes cependant sont contentes de lui,
Jusqu’à la sienne.

Etait-ce bien certain ? La belle Mme de Soyecourt admettait-elle si facilement les incartades de son mari, et qu’il eût, comme il dut le faire, à reconnaître et à rentrer deux fils qu’il avait eus dans des milieux fort modestes. Elle était très belle femme, et de plus femme d’esprit. La situation de son mari, qui devint Grand Veneur de France et de ce fait un des six officiers de la Couronne, l’obligation à une vie mondaine et à paraître à la Cour. De sa vie sentimentale, si elle en eut une, et à l’encontre de celle de son mari, nous ne savons pour ainsi dire rien. Elle était trop grande dame pour s’encanailler.

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Marie-Renée de Longueil, marquise de Soyecourt

La Bruyère joue Stendhal

Elle savait cependant reconnaître le mérite, à quelque rang social qu’il appartînt, et nous savons qu’elle porta de l’intérêt à un homme qui devait devenir un de nos grands écrivains classiques : La Bruyère. D’elle à lui ce ne fut certainement qu’estime et goût de l’esprit, mais le cœur du futur auteur des Caractères, devant tant de charme et de grandeur simple, fut envahi par une grande passion ; c’est le mot qu’il emploie pour nous révéler son amour. Amour qui fut platonique mais qui résonne profondément aux pages de son livre, peut-être même amour inavoué, quoique Mme de Soyecourt, fine comme elle était, ait dû le deviner. Comment La Bruyère était-il entré à l’hôtel de Belleforière, dans un milieu si éloigné de la petite bourgeoisie où il avait vécu jusqu’alors. Il faut conjecturer que c’était pour instruire le dernier des fils de Mme de Soyecourt, avant de devenir par la suite, comme on sait, le précepteur du petit-fils du Grand Condé.

Et c’est la banale histoire du Rouge et du Noir, du professeur amoureux de la mère de son élève, mais avec un dénouement bien différent de celui imaginé par Stendhal. Ici, intervient le directeur de conscience de la marquise, un bon Père, qui fit qu’on remercia notre La Bruyère et qu’il dut s’éloigner. Ce ne fut pas sans souffrir ; il nous l’a dit. On ne s’y trompe pas quand, dans les Caractères, et à propos justement de ces ecclésiastiques qui s’introduisent dans les familles riches pour y faire la loi, il a ce cri de révolte : « J’ai différé à le dire et j’en ai souffert ; mais enfin il m’échappe… » Suit la plus violente diatribe qui ait été écrite contre les directeurs de conscience.

Il n’en conserva pas moins des relations avec cette famille, et en particulier avec celui qui avait son élève. Celui-ci, comme l’était son frère aîné, comme l’avait été son père, devint officier. Blessé à la bataille de Fleurus en 1690, il mourut quelques jours après. C’est à lui que l’auteur des Caractères, dans une belle apostrophe, qui fait penser au « Tu Marcellus eris… » de Virgile, s’adresse, lorsqu’au chapitre « Du Souverain », il stigmatise la guerre, et les malheurs qu’elle engendre.

« Jeune Soyecourt, dit-il, je regrette ta vertu, ta pudeur, ton esprit déjà mûr, pénétrant, élevé, sociable ; je plains cette mort prématurée qui te joint à ton intrépide frère (il avait été tué à cette même bataille de Fleurus) et t’enlève à une Cour où tu n’as fait que te montrer. »

Quand il mourut, ce jeune Soyecourt était capitaine-lieutenant des Gendarmes-Dauphin. Ces charges dans l’armée s’achetaient, et assez cher. Cependant, il arrivait que le roi, par une faveur particulière, dispensât l’officier d’en régler entièrement le montant ; cela s’appelait : obtenir un brevet de retenu. Celui qui avait été octroyé à Adolphe de Soyecourt était de 95000 livres. Faveur insigne ! Comment expliquer une telle générosité de la part du roi ? Il ne faut pas, je crois, y voir une estime particulière pour le père du jeune homme ; Louis XIV, comme nous allons le voir, ne prenait pas trop au sérieux son Grand Veneur. Se pourrait-il alors que cette largesse du roi eût une autre raison, le souvenir, peut-être, d’un sentiment qu’aurait fait naître en lui, à un certain moment, la beauté et le charme de Mme de Soyecourt ? Louis XIV, on le sait, fut un monarque galant ; le mari n’était pas fidèle et sa femme était charmante. En dehors des liaisons quasi officielles, le roi savait apprécier la beauté d’une jolie femme, le lui témoigner et en être remercié. On n’en peut dire plus ; et pourtant… Voici ce que m’a rapporté M. le comte d’Adhémar de Panat, l’homme le mieux informé de tout ce qui touche la famille de Belleforière-Soyecourt : il y a quelques années, quand il fut question à Rome, de la béatification d’une religieuse, membre de cette famille, un envoyé de l’archevêché de Paris vint trouver M. d’Adhémar et lui demanda, entre autres renseignements, s’il n’avait pas connaissance qu’un certain degré d’intimité eût existé entre Louis XIV et Mme de Soyecourt.

Qu’est-ce à dire ? Conjecture trop hardie sans doute mais à laquelle nous a amené ce brevet de retenue si généreusement accordé. Et à une époque où le roi ne se permettait plus de pareilles libéralités.

Son renom d’homme à bonnes fortunes n’est pas seul à avoir fait de M. de Soyecourt une curieuse figure du Grand Siècle. Il appartient aussi, comme on va voir, à la littérature, et à la meilleure. Dans sa dédicace « Au Roi », de sa comédie des Fâcheux, Molière, évoquant le succès de la pièce, écrit : « Je le dois, Sire, ce succès qui a passé mon attente, non seulement à cette glorieuse approbation dont Votre Majesté honora la pièce, et qui a entraîné si hautement celle de tout le monde, mais encore à l’ordre qu’elle me donna d’y ajouter un caractère de Fâcheux, dont elle eut la bonté de m’ouvrir les idées elle-même, et qui a été trouvé le plus beau morceau de l’ouvrage. »

Ce caractère c’est celui de Dorante, le chasseur importun, qui retient Eraste pour lui conter ses exploits cynégétiques. Or, Dorante, c’est, on l’a su tout de suite à l’époque et, ne l’aurait-on su qu’on l’aurait deviné, c’est le marquis de Soyecourt. A vrai dire, il n’avait pas encore à cette époque (1661) acquis les charges de Grand Officier de la Maison du Roi dont on le verra pourvu par la suite. Il n’était alors qu’un militaire distingué, maître de camp de cavalerie à qui ses actions valeureuses, et sa naissance aussi, lui avaient valu de porter le collier de l’Ordre du Saint-Esprit. Mais sa principale renommée, mise à part celle plus terre-à-terre dont nous venons de parler, c’était d’être un fameux chasseur. On sait quelle place important tenaient les plaisirs de la chasse, tant à la Cour qu’en province, et la réputation de M. de Soyecourt était déjà telle que le roi lui avait confié le commandement de la Capitainerie des Chasses royales à Sait-Germain. Pour son propre compte, il chassait depuis longtemps sur ses terres de Picardie. L’intérieur de son château de Tilloloy était orné de nombreux trophées de chasse. Mais revenons aux Fâcheux. On sait que la comédie fut représentée pour la première fois le 17 aôut 1661 au château de vaux, à l’occasion d’une fête que Foucquet donnait en l’honneur de Louis XIV, fête qui devait consommer sa ruine. Après la représentation, le roi, félicitant Molière, lui dit, en désignant M. de Soyecourt : « Voilà un grand original que tu n’as pas encore copié. » Remarquons tout de suite que le terme n’était pas pris en mauvaise part. On l’appliquait bien souvent à quelqu’un qui se distinguait par quelque côté. Ainsi Mme de Sévigné disait de Corbinelli, pour qui elle avait une estime particulière : « C’est un original. »

C’est donc sur l’ordre de louis XIV, on pourrait presque dire avec sa collaboration que travailla Molière. Et à la seconde représentation, donnée à Fontainebleau le 25 août, jour de la St-Louis, pour la fête du roi, la scène VI de l’acte II campait M. de Soyecourt sur le théâtre, dans le personnage de Dorante. Certains commentateurs ont voulu qu’il n’en soit rien, et que ce soit M. de Soyecourt lui-même qui ait fourni à l’auteur de la comédie des termes de vénerie dont le chasseur bavard et hâbleur émaille son récit. C’est en vain qu’on épiloguerait. Deux choses sont certaines : d’abord les paroles de Louis XIV qui furent entendues par tous ceux qui se trouvaient auprès de lui et ensuite le fait, rapporté par Grimarest, que Molière eut recours à un spécialiste pour les termes de vénerie. Et puis, disons-nous bien que même un peu ridiculisé, le marquis de Soyecourt, habile courtisan, ne pouvait, après ce qu’avait dit le roi, et que Molière avait traduit comme étant un ordre, qu’être flatté d’avoir servi de modèle dans une comédie qui plaisait à son souverain. D’ailleurs le personnage de Dorante n’est ridicule surtout que par son inopportunité et son bavardage ; en tant que chasseur, il se montre d’une compétence rare et qui devait plaire à ceux qui, chasseurs eux-mêmes, assistaient à la représentation. Enfin, je crois bien que notre marquis n’était pas assez fin pour juger d’un ridicule, fut-ce le sien. Louis XIV, d’autre part, tout en souriant de la manie de M. de Soyecourt, lui reconnaissait certainement de grandes qualités dans sa partie, puisqu’il lui confia ensuite la charge de Grand Veneur de France, ce qui le désignait pour être l’ordonnateur des chasses royales.

Les plaisirs de l’île enchantée

C’est à sa grande fortune que Charles-Maximilien-Antoine de Belleforière devait, il faut bien le dire, ses succès tant auprès des femmes que de ses nombreux amis. C’est à elle aussi qu’il faut attribuer sa haute situation à la Cour. La charge de Grand Maître de la Garde-Robe, qu’il acheta d’abord, lui avait coûté quatre cent mille livres, mais elle l’autorisait à approcher le roi presque journellement, et à assister, à participer même, aux fêtes, tournois, carrousels et réjouissances qui, au début du règne ; furent si nombreuses.

Il y déployait un faste qui, par moments, nous fait penser aux marquis extravagants et burlesques de Molière, et à la façon dont les affuble sur le théâtre. On a un portrait en pied de lui qui nous donne une idée de son apparat vestimentaire : il figure, en effet, sur la grande tapisserie, d’après Charles Le Brun, qui représente le mariage de Louis XIV et de Marie-Thérèse, infante d’Espagne. Il avait fait partie des onze gentilshommes qui accompagnèrent le Roi à St-Jean-de-Luz. Sur le tableau en question, il figure à l’extrême droite, campé fièrement de trois quarts, un poing sur la hanche, tenant un chapeau garni d’une profusion de plumes ; les canons de sa culotte sont d’une imposante largeur et l’abondance des rubans de soie atteste le prix qu’avait dû coûter un tel habit.

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Mariage de Louis XIV - Tapisserie de Charles Le Brun

Ce luxe, qui plaisait au roi, lui permettait de figurer dans tous les carrousels, joutes et courses de bagues où se déployait la magnificence de ceux qui y participaient. Aux fêtes superbes qui se donnèrent à Versailles en 1646, sous le nom de Journées des Plaisirs de l’Ile Enchantée, il faisait partie du cortège qui accompagnait Louis XIV, principal acteur de ces réjouissances.

Le thème de la fête était tiré du Roland Furieux de l’Arioste, et le rond du parc de Versailles qui avait été aménagé et décoré pour la circonstance devait figurer le palais d’Alcine. Le roi était Roger, Monsieur le Duc, fils du Grand Condé était Roland, puis venaient les chevaliers : Oger le Danois, Renaud de Montauban et d’autres, dont les noms nous paraissent bien étranges, mais qui étaient familiers aux lecteurs de l’Orlando Furioso. Tous ces chevaliers étaient montés sur des chevaux richement harnachés et empanachés de plumes d’autruche, suivis de leurs écuyers costumés et parés également, et portant leurs lances. Sur leurs écus figurait une devise, soit en latin ou en italien. La somptuosité de leurs vêtements et de leurs parures dépasse ce que nous pouvons maintenant imaginer de plus riche. Soies de couleur vive, brocarts scintillants de diamants et de pierreries, cuirasses et casques d’argent et d’or, panaches de plumes, tout avait été mis en œuvre pour que l’invention romanesque dépassât la réalité. En tête du cortège chevauchait Louis XIV, suivi aussitôt des plus hauts dignitaires de la Cour, et le récit qu’on en a, ajoute : « Les marquis de Villequier et de Soyecourt marchaient ensuite, l’un portait de bleu et argent, et l’autre de bleu, blanc et noir, avec or et argent ; leurs plumes et les harnais de leurs chevaux étaient de la même couleur, et d’une pareille richesse. » M. de Soyecourt figurait Olivier fidèle compagnon de Roland, ayant pour devise la massue d’hercule avec ces mots : « Vix æquat fama labores », ce qui peut se traduire : Ses exploits surpassent sa renommée. De plus à chaque chevalier était attribué un quatrain contenant une allusion personnelle. Le sien était :

Voici l’honneur du siècle, auprès de qui nous sommes,
Et même les géants, de misérables hommes.
Et ce franc chevalier, à tout venant tout prêt,
Toujours pour quelque joute a la lance en arrêt.

Ce n’était pas d’un style poétique bien élevé, mais le sous-entendu contenu dans le dernier vers avait dû plaire, la gauloiserie ne perdant pas ses droits même à la Cour la plus cérémonieuse du monde. Cette magnificence ne s’accompagnait pas toujours, faut-il croire, et chez notre marquis en particulier, de beaucoup d’esprit. Sur ce chapitre, ceux qui n’étaient pas payés pour chanter ses louanges, ne se faisaient pas faute de le brocarder. On en trouve un écho dans les lettres de Mme de Sévigné, qui se sert en plaisantant avec sa fille d’une expression de M. de Soyecourt, dont on s’était moqué et qui avait fait fortune à la Cour. Cette façon de dire lui avait échappé, un jour qu’il se trouvait couché, en campagne, avec d’autres seigneurs en une même chambre. Il avait interpellé l’un deux d’une voix si forte, qu’un autre qui dormait lui avait crié : « Eh, morbleu ! Tais-toi, tu m’empêches de dormir. » Et Soyecourt de répondre : « Est-ce que je parle à toi ? » Cela avait été rapporté, on l’avait redit, on s’interpellait entre courtisans, et on s’en gaussait bien entendu. Je m’étonne que Molière n’ait pas ramassé l’expression pour la glisser dans une de ses comédies, comme il l’a fait pour la « demi-lune » et la « lune entière » de Mascarille et de Jodelet, mot qu’on attribue au marquis de Nesle.

Ce portrait de Charles-Maximilien-Antoine de Belleforière, marquis de Soyecourt, que je viens d’esquisser, ne donne pas de lui une idée bien flatteuse. Physiquement, il était pourtant bel homme, grand, fort, de belle allure. Il avait seulement le nez, mettons, un peu fort. Mais grand nez, dit-on, n’a jamais déparé beau visage. A la condition cependant qu’un certain air soit répandu sur l’ensemble de ce visage ; or, les portraits que nous possédons de M. de Soyecourt, cet air-là fait un peu défaut, convenons-en. Celui qu’on y voit marque trop la suffisance que donne la fortune et rien en plus. On y sent la vanité de porter un chapeau couvert de plumes, d’être vêtu richement et d’avoir au cou le collier des ordres du Roi. Nous aimerions que cette opulence eût servi une grande cause, plus grande que celle de n’être qu’un « grand » de cette Cour où, sous le vernis et l’apparence, il y avait souvent bien de la misère. « On est au désespoir, écrit Mme de Sévigné, en 1672. On n’a pas le sou… » Ce qui ne l’empêchait pas de trouver que la Cour était « le seul endroit où l’on vit ».

Article écrit par Raymond Couaillier dans la revue mensuelle « Miroir de l’Histoire » - n° 189 de septembre 1965

 


[1] Le château de Tilloloy (Somme) entretenu et embelli par les différents membres de la famille de Belleforière-Soyecourt, est à présent la propriété de Charlotte d’Andigné, qui en autorise, une fois l’an, la visite. Les amateurs de belles demeures anciennes se doivent de voir Tilloloy.
NDLR : Nous reviendrons bien plus en détail sur Tilloloy dans de prochains articles


Mise en ligne : lundi 30 octobre 2006


Forum de l'article

  • > Un Grand Veneur de Louis XIV
    27 novembre 2008
    Quelles sont les références de Mr. Couaillier concernant les portraits de Charles Maximilien et Marie-Renée de Longueil ? Est-on sûr de leur attribution et quelle est leur provenance ? Merci beaucoup B.Vivien
    • > Les portraits
      12 décembre 2008, par Denis Robit
      Je me trompe peut-être, mais ces portraits se retrouvent également dans les collections jadis du Château de Tilloloy
  • Descendance
    4 décembre 2006, par Romain SAUCOURT
    Existe t’il une biographie, voir un arbre généalogique de ce grand personnage ?
    • > Descendance
      7 décembre 2006, par Webmaster
      Il n’existe pas vraiment de biographie complète. Il y a plusieurs livres qui parle de lui mais de façon très superficiel. Nous allons prochainement mettre en ligne notre bibliographie traitant de Soyecourt. Quant à l’arbre généalogique il existe certainement (grande noblesse de cette famille oblige) mais nous ne l’avons pas encore trouvé.